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Week-end de manifestations à Bangkok

Last updated on 21 juillet 2020

C’est une foule importante qui s’est rassemblée autour du Monument de la Démocratie samedi après-midi, au coeur de Bangkok, non loin du Palais Royal. La manifestation avait été organisée par l’union des étudiants de Thaïlande, considérée comme le principal mouvement anti-gouvernement ces dernières années. Les manifestants s’étaient donné rendez-vous depuis déjà plusieurs semaines, utilisant le hashtag viral #FreeYouth (en thaï: #เยาวชนปลดแอก) sur les médias sociaux, qui avait été retweeté déjà plus de 10 millions de fois à dimanche matin, heure de Bangkok.

Les manifestants, en majorité jeunes, bien que l’on pouvait également y apercevoir un bon nombre de gens plus âgés, ont mis de l’avant trois principales revendications:

  1. La dissolution du parlement et de nouvelles élections;
  2. La fin des persécutions contre la population (lire: les activistes politiques) par l’État;
  3. La rédaction d’une nouvelle Constitution qui mette fin notamment à des dispositions qui donnent un pouvoir jugé démesuré aux militaires au sein du Sénat, ce qui aurait permis la réélection du parti de Prayuth Chan-O-Cha, général qui a pris le pouvoir lors d’un coup d’État en 2014 et qui a réussi à le conserver lors des élections tenues l’an dernier.

Ces demandes sont lancées dans la foulée de plusieurs événements qui semblent avoir mis le feu au poudre auprès des mouvements d’opposition au cours des dernières semaines.

D’abord, la disparition d’un activiste politique thaï pro-démocratie, Wanchalearm Satsaksit, le 4 juin dernier. Exilé à Phnom Penh depuis plusieurs années en raison de ses positions anti-monarchiques, des vidéos l’ont montré se faire kidnapper par plusieurs hommes masqués. Il n’a pas été revu depuis et on craint pour sa vie. Aux yeux des activistes politiques thaïs, il ne fait aucun doute que cette disparition (ainsi que plusieurs autres au cours des dernières années, visant plusieurs personnalités expatriées à l’étranger qui sont critiques de la monarchie et du gouvernement actuel) a été orchestrée avec la complicité ou du moins le silence tacite du gouvernement thaïlandais, et le refus du gouvernement d’entreprendre des démarches auprès du gouvernement du Cambodge pour forcer une enquête sérieuse en a choqué plusieurs. D’ailleurs, de nombreux manifestants brandissaient aujourd’hui des avis de recherche de Wanchalaerm et d’autres « disparus », façon de démontrer leur indignation.

Quelques autres activistes aux prises avec des visites fréquentes des forces de l’ordre ont également fait la manchette au cours des dernières semaines, dont un homme de Khon Kaen, dans le Nord-Est du pays, qui avait décidé de porter un t-shirt affichant la phrase « J’ai perdu foi en la monarchie ». Après de nombreuses visites des policiers, visites considérées aux yeux de plusieurs comme des tentatives d’intimidation, l’homme a finalement été envoyé en psychiatrie contre son gré il y a quelques jours. Les policiers nient toute implication mais les raisons de son internement demeurent toujours un mystère pour l’instant.

S’ajoutent à ces tensions deux événements controversés qui se sont produits le week-end dernier, alors qu’une délégation militaire égyptienne qui transitait au pays en route vers la Chine n’a pas respecté les consignes de quarantaine et qu’un soldat ayant testé positif à la covid19 s’est promené librement dans plusieurs lieux publics et centres commerciaux de Rayong, ville située à une trentaine de kilomètres au sud-est de Pattaya, provoquant une grande inquiétude à travers le pays, qui redoute une 2e vague après plus de 55 jours dans nouveau cas de transmission locale.

Cette délégation de militaires, constituée de VIPs aux yeux des activistes – un enjeu important en Thaïlande relié à un système de justice jugé complaisant à l’égard des riches/vedettes/politiciens par une bonne partie de la population), a complètement échappé aux mesures de quarantaine en place, et la réaction initiale du gouvernement a été de blâmer d’abord l’ambassade égyptienne, pour ensuite blâmer et limoger le gouverneur de la province, qui n’avait pourtant absolument rien à voir avec cette histoire. Deux étudiants qui manifestaient à Rayong, quelques jours après les événements, qui voulaient accueillir le PM Chan-O-Cha, en visite de relations publiques pour calmer la population, ont été mis en état d’arrestion devant les caméras de nombreux réseaux de télévision, ce qui n’a fait qu’envenimer la situation, puisque le droit de manifester est encore permis par la constitution thaïlandaise.

Deux étudiants qui manifestaient contre le PM Prayuth Chan-O-Cha avec des slogans sarcastiques (« Reste sur tes gardes, enfoiré! ») ont été arrêtés par les policiers au début de la semaine dernière lors de sa visite à Rayong pour rassurer la population après un cas de contamination par un militaire Égyptien en transit au pays.

Un incident semblable s’est également produit au centre-ville de Bangkok, ou la fille de l’ambassadeur du Soudan en Thaïlande a été déclarée positive à la covid19 au retour du Soudan. Au lieu que la famille en entier soit mise en quarantaine, on leur a permis une « auto-quarantaine » dans leur condominium du centre-ville de Bangkok, quarantaine qu’ils n’ont pas respectée, visitant de nombreux centres commerciaux jusqu’à ce que la nouvelle soit ébruitée et que la population se consterne face au traitement de faveur qui semble être accordés aux VIPs dans le pays. Ultimement, le gouvernement central a exprimé ses regrets après une vague de dénonciation sur les médias sociaux, qui exprimaient dans l’ensemble que c’est le gouvernement national qui est en charge de faire respecter les mesures de quarantaine, particulièrement lorsqu’il s’agit de délégués militaires ou de diplomates.

Ces disparitions forcées d’activistes pro-démocratie, ces erreurs de gestion des mesures sanitaires, combinées à la persécution et l’arrestation de manifestants aux yeux des jeunes thaïs semblent avoir toutes contribuées à alimenter la grogne dans le pays. Avec le déclin subit du tourisme international (qui représente 20% du PIB du pays) et une économie nationale en souffrance, voilà plusieurs éléments qui ont permis d’organiser la plus grosse manifestation à Bangkok depuis plusieurs mois, malgré une interdiction de rassemblements massifs en raison des mesures sanitaires en cours.

Les foules ont commencé à se masser autour du Democracy Monument autour de 16h samedi, scandant des slogans comme « Dehors Prayuth! », « Mort à la dictature, longue vie à la démocratie! » et chantant les paroles de pièces hip-hop du collectif @RapAgainstDictatorship qui sont devenues virales au cours des dernières années. Ils ont également entonné l’hyme national thaïlandais tous en coeur. Les portes-paroles se sont également adressé aux policiers qui entouraient le gigantesque monument, en leur disant: « Policiers, nous ne sommes pas vos ennemis. Nous sommes du même côté. Vos patrons vous ont ordonné de venir ici mais rappellez-vous qui sont les vrais patrons : Ce sont les citoyens rassemblés ici ».

Des manifestants ont défait quelques barricades et repoussé les forces de l’ordre pendant un bref moment; ces dernières ont reculé en exigeant que les manifestants se calment et s’asseoient, ce que la plupart ont fait. Les autorités ont également tenté de disperser les manifestants, en arguant qu’ils ne respectaient pas les normes de distanciation sociale. Ils ont menacé d’émettre des contraventions de 5000 THB, soit un peu plus de 150$ US, ce qui représente une somme considérable pour le commun des mortels ici. Malgré ces légères tensions initiales, le reste de la manifestation s’est déroulée essentiellement dans le calme Certains manifestants déambulaient devant les policiers, leur offrant du gel désinfectant au lieu de fleurs.

Une armée d’ouvriers au travail dans la journée de samedi, créant une « barricade » de plantes pour bloquer l’accès direct au Democracy Monument, à Bangkok

Fait intéressant, les autorités publiques avaient tenté plus tôt dans la journée de bloquer l’accès au Democracy Monument en y installant une barricade… de plantes. Des clips devenus viraux sur Facebook et Twitter montraient une véritable armée d’ouvriers installant plusieurs centaines de plantes tout autour du monument.

Des manifestations parallèles ont également eu lieu ailleurs au pays, notamment à Chiang Mai au Nord, et à Ubon Ratchatani, dans le Nord-est, durant la journée de dimanche.

Pour les curieux, un nouveau média très branché, Thisrupt, propose un topo de quelques minutes sur Facebook et Twitter qui offre un excellent tour d’horizon de l’ambiance qui régnait sur place samedi après-midi. Un mouvement populaire à suivre…

2 Comments

  1. dominique Aneger dominique Aneger

    tres interessant ! bonne continuation

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