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Un mouvement de contestation durable ?

Suite aux manifestations tenues à Bangkok, Chiang Mai et Ubon Ratchatani le week-end dernier, les plus importantes protestation politiques pacifiques au pays depuis le de début de la pandémie globale en février, le mouvement ne s’essoufle pas, semblant plutôt gagner du terrain. En effet, de nombreux rassemblements ont été organisés par le collectif #FreeYouth au cours de la semaine sur divers campus à travers le pays, et les leaders étudiants en ont profité pour déclarer qu’ils étaient prêts à continuer la mobilisation à long terme, jusqu’à ce que le gouvernement les écoute ou accède à leurs demandes. Au coeur des revendications, l’exigence que le gouvernement de coalition actuel, dirigé par Prayut Chan-o-Cha et soutenu par l’armée, procède à la dissolution du parlement et/ou amorce l’établissement d’une nouvelle constitution pour remplacer celle qui est actuellement en vigueur et qui permet à l’armée de nommer la totalité des 250 membres du sénat, lui procurant un contrôle quasi-assuré du pays.

Au cours du week-end dernier et pendant une bonne partie de la semaine, le mot-clic #ให้มันจบที่รุ่นเรา (Mettons-y fin au cours de notre génération) a été partagé de façon virale et avait atteint quelques millions de tweets vers la fin de la semaine. Les étudiants et autres manifestants ont utilisé ce slogan pour apeller à la fin d’un cycle de coups d’État qui ont permis à plus d’une douzaine de gouvernements militaires de diriger le pays depuis sa transition vers un régime démocratique en 1932. Le dernier coup d’État, qui remonte à 2014, mené par Prayut Chan-o-Cha et Prawit Wongsuwan, a permis à l’armée de diriger le pays directement ou via un gouvernement fantoche depuis maintenant 6 ans, selon ses opposants.

Je partage le sentiment et les émotions fortement ressenties par ma génération, et c’est ce que nous voulons éviter aux prochaines générations, expliquait Sirin Mungcharoen, une des leaders du mouvement étudiant de l’Université Chulalongkorn”, interrogée par Thai Enquirer lundi dernier. Un autre leader étudiant de l’université Mahidol déclarait également cette semaine que les étudiants étaient prêts à faire tout en leur pouvoir pour mettre fin à ce cycle de coups d’État militaires au cours de leur génération, chose que les générations précédentes n’ont pas réussi à accomplir.

Jeudi et vendredi, c’était au tour des étudiants de la région d’Issan, au nord-est du pays, de tenir des manifestations sur les différents campus de la région, demandant à leur tour que le gouvernement réécrive la constitution et tienne des élections. Les milliers d’étudiants, qui se sont réunis en soirée pour chanter, danser et prononcer des discours revendicateurs ont également fait écho aux demandes entendues ailleurs au pays en exigeant que l’armée cesse de jouer un rôle politique. “Nous sommes ici pour s’opposer au gouvernement, mais nous sommes également ici pour montrer au reste du monde que la jeunesse d’Issan est éveillée”, a déclaré Naruedon Boundian, un étudiant de l’université de Khon Kaen.

Le gouvernement sort de son mutisme et tend la main… ou jette un écran de fumée ?

Alors que d’autres rassemblements sont prévus à travers le pays au cours des prochains jours et des semaines pour maintenir la pression sur le gouvernement de Prayuth Chan-o-Cha (on recense déjà 19 événements de contestation planifiés), le gouvernement de coalition est sorti jeudi de son mutisme en établissant une commission parlementaire qui explorera les demandes du mouvement étudiant et tentera d’établir un dialogue entre le gouvernement et les étudiants. Il semble donc que le gouvernement de Prayuth prenne au sérieux ce mouvement qui continue de s’amplifier de jour en jour, en tendant la main aux étudiants. La motion établissant la commission parlementaire spéciale est passée avec 260 voix contre 178.

Par contre, aux yeux des partis d’opposition et du mouvement étudiant, cette démarche n’est plutôt qu’un écran de fumée. Pour les partis d’opposition qui ont voté contre la création de la commission spéciale, il s’agirait plutôt d’une manoeuvre de relations publiques sans réel désir d’accomplir quoi que ce soit, puisque l’établissement d’une commission parlementaire et d’un dialogue avec les étudiants sera lent et laborieux. Ils ont plutôt demandé au gouvernement de communiquer directement avec les porte-paroles et d’entendre leur plaidoyer à la chambre basse. Du côté des étudiants, c’est une fin de non-recevoir également, considérant qu’il s’agit uniquement d’une manoeuvre pour acheter du temps alors que le mouvement de contestation poursuit son élan.

Ce comité n’est qu’une façade et a été mis sur pied afin de donner de la légitimté au gouvernement. Ils en parlent haut et fort pour faire croire qu’ils sont à l’écoute de la population et qu’ils vont s’attaquer aux problèmes, alors qu’il n’en est rien”, a déclaré Jutatip Siriban, un des leaders du mouvement étudiant à Bangkok. Selon lui, un exercice semblable a déjà été fait par le passé et n’a donné aucun résultat tangible, ajoutant qu’une commission parlementaire ne peut rien régler puisque les problèmes soulevés par le mouvement de contestation sont structurels et ne seront pas réglés par le dialogue. Un sentiment partagé par de nombreuses autres figures publiques du mouvement de contestation, dont Netiwit Chotiphatphaisal, ainsi que Samli Zeeshan, un autre leader étudiant de Pattani, au Sud du pays.

Le chef de l’armée s’en mêle, ainsi que le leader des gilets rouges

Vendredi après-midi, le chef de l’armée Apirat Kongsompong s’est adressé aux journalistes, avertissant les étudiants qui manifestent qu’ils ne doivent pas “franchir la ligne” lorsqu’ils expriment leurs opinions et se rappeller qu’ils font partie de la société thaïe. Cette ligne, bien qu’il n’ait pas précisé de quoi il s’agissait lors de son allocution, est bien entendue celle de la monarchie, institution protégée par des lois anti lèse-majesté qui punissent sévèrement quiconque ose critiquer la famille royale au pays.

Rappellons que l’armée a été prise pour cible par les manifestants à travers le pays, accusée d’être à l’origine des problèmes importants qui affectent le pays, notamment par son implication politique et son budget, jugé démesuré par des opposants qui considèrent que l’économie souffre déjà énormément en raison de la pandémie globale actuelle. Ce général ultra-royaliste, grand défenseur de la monarchie thaïe, a déjà déclaré par le passé qu’il était prêt à tout pour défendre la monarchie du pays et que quiconque tenterait de s’attaquer à cette institution était un ennemi de l’État. Il a par ailleurs par le passé critiqué sévèrement des membres du parti Future Forward (récemment dissout par la commission électorale), les comparant aux communistes des années 1970 et 1980.

Le porte-parole du Front uni pour la démocratie, Jatuporn Prompan, associé au mouvement des gilets rouges, a de son côté conseillé aux jeunes manifestants d’éviter de critiquer la monarchie tout en invitant les autorités à être patientes et à garder l’esprit ouvert, en arguant que les manifestations sont organisées avec des intentions nobles. Ce dernier a fait cette déclaration après avoir observé de nombreux étudiants brandir des pancartes affichant des messsages parfois très critiques de la monarchie, et qui pourraient selon lui donner le prétexte à l’armée pour procéder à des actes de répression contre les manifestants qui iraient trop loin à leurs yeux.

Analyse

L’excellent journaliste et chroniqueur Cod Satrusayang proposait en début de semaine une analyse s’intéressant aux prochaines démarches qui risquent d’être entreprises par les étudiants et le gouvernement, suite à l’ultimatum de 2 semaines que le mouvement #FreeYouth a donné au gouvernement de Prayuth Chan-o-Cha pour procéder à ses demandes.

D’une part, avance Satrusayang, les manifestations du week-end dernier, bien que largement médiatisées, comptaient trop peu de manifestants (environ 3000 à Bangkok, selon les organisateurs) pour déranger le gouvernement actuel, qui préférera ignorer ou minimiser le phénomène pour l’instant. Il cite ensuite Arun Saronchai, un commentateur politique thaï : “Les étudiants devront élargir leur soutien auprès des diverses strates de la société afin de pouvoir véritablement mettre de la pression sur le gouvernement. À moins qu’ils ne réussissent à se joindre aux syndicats ou à d’autres organisations de la société civile, ou qu’ils ne réussissent à attirer des professionnels [NDLR: on suppose ici qu’on fait référence à des experts en communication] un peu partout à travers le pays, le gouvernement ne répondra pas aux demandes des étudiants, préférant attendre que le mouvement s’essoufle et s’estompe. […] Ils auront également besoin du soutien des partis d’opposition”, mentionne Saronchai. Malheureusement, pour #FreeYouth, les partis d’opposition, bien qu’ayant exprimé leur soutien aux manifestants, n’ont jusqu’ici offert aucune aide pour l’organisation ou pour un appel général à la population les incitant à prendre part aux manifestations, contrairement aux manifestations politique de 2010 et 2014.

Dans cette optique, il semble que si le mouvement étudiant n’arrive pas à accélérer la cadence et accroître son soutien et la pression qu’il peut ainsi exercer, il est peu probable que le gouvernement en place ne soit dérangé, faute de nombre. Cependant, avec la multiplication des manifestations prévues à travers le pays au cours des prochaines semaines et des jeunes qui utilisent Twitter avec brio pour se mobiliser et afin de trouver des idées originales et audacieuses afin d’organiser des coups d’éclat avec le #ไอเดียออกม็อบ (Idées pour manifestations), il est possible que le mouvement continue de gagner du momentum. Plusieurs intervenants sur les réseaux sociaux ont partagé des idées audacieuses, qui pourraient donner un nouvel élan à ce mouvement d’opposition.

« Si vous croyez que la jeunesse ne devrait pas être impliquée dans la vie politique, alors les adultes imbéciles ne devraient également pas pouvoir être élus au parlement »

Selon Fuadi Pitsuwan, de l’école de politiques publiques de l’Université de Chiang Mai, le gouvernement a la main haute sur la suite des événements dans les circonstances actuelles, puisqu’il possède le capital politique nécessaire afin de s’assurer que les manifestations ne dépassent pas un seuil où elles deviendraient impossibles à gérer. “Je crains que le gouvernement perçoive ce mouvement de contestation comme une occasion d’organiser une élection surprise. Si j’étais Prayuth, je procéderais à la dissolution du parlement dès demain, puisque je pourrais dire que j’ai accédé à la demande des manifestants. Je gagnerai les élections de toute façon puisque j’ai encore 250 sénateurs [NDLR: sénateurs choisis par le parti au pouvoir en vertu de la constitution amendée de 2017 par le parti Palang Pracharath, parti toujours au pouvoir] qui vont m’appuyer”. Il mentionne que les étudiants devraient d’abord et avant tout appeller à un amendement constitutionnel ou une nouvelle constitution de façon à instaurer des règles du jeu équitables avant d’exiger la tenue d’un nouveau scrutin, sans quoi cela pourrait se retourner contre eux.

Par ailleurs, il semble improbable qu’un des partis d’opposition puisse véritablement constituer une menace à la coalition regroupée autour du parti Palang Pracharath, puisque le cadre constitutionnel actuel avantage largement le parti de Prayuth grâce au Sénat entièrement contrôlé par l’armée. De plus, des élections surprises prendraient au dépourvu le parti d’opposition Pheu Thai, qui est aux prises avec une lutte de pouvoir interne, ainsi que le parti Move Forward, qui a perdu tout momentum depuis que son prédécesseur, Future Forward, a été dissout par la commission électorale.

Bref, pour le moment, si des élections devaient être déclenchées aujourd’hui, il est très probable que Prayuth et sa colation conservent la mainmise sur le pouvoir.

De nombreux défis à relever, et un chemin miné pour les manifestants

C’est un défi titanesque pour le mouvement de contestation actuel de s’attaquer à la mainmise de l’armée sur le pouvoir politique thaïlandais. En plus de la constitution qui à la fois consacre et augmente le pouvoir des militaires, l’armée s’est également imposée en tant que défenseur des valeurs traditionnelles et du conservatisme thaï, alors qu’un fossé générationnel de plus en plus apparent divise le pays. Il n’est pas rare que les hauts-gradés militaires émettent des critiques sévères envers les membres des partis d’opposition considérés comme plus à gauche et progressistes sur l’échiquier politique, comme feu le Future Foward Party, établi par le jeune magnat de l’industrie automobile Thanathorn Juangroongruangkit. Ce dernier a été taxé de gauchiste et de communiste, et des hauts porte-paroles de l’armée ont souvent mentionné qu’ils tentaient de nuire aux progrès et de détruire les institutions du pays.

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